Namaste
Pérégrinations Orientales

Compilation de textes

 

Par delà les sommets escarpés et par delà les océans, le monde m'attire et me fascine. Il me prend alors souvent l'irrésistible envie de mémoriser une expression furtive, un sourire, un moment privilégié...
Parce qu'aujourd'hui j'ai des centaines de photos du monde entier, la création de ce site est pour moi l'occasion d'en diffuser quelques unes et de partager quelques émotions.

En publiant ces quelques photographies et ces quelques souvenirs sur un Orient que j'aime, j'adresse ma pensée à toutes ces personnes qui m'ont offert leur chaleur et leur merveilleux sourire. Puissent-elles continuer à m'offrir de beaux moments...

 


- Indonésie 1 -

Comment les dieux pourraient -ils rester insensibles au charme de Bali ? ...Les offrandes... les couleurs qui sont plus vives que nulle part ailleurs... les vapeurs d'encens qui flottent au vent ...

Mais loin de là, d'autres dieux peuvent être jaloux. C'est le cas à Sumba, à Komodo, sur l'île de Nias ou au pays Toradja où les croyances populaires et les rites animistes côtoient la vie de chacun. A Komodo, mon ami Nurrdhin m'a conté les histoires des meilleurs marins indonésiens : les Bugis. Dans un cadre exquis et reposant, il m'a longuement exposé ses principes philosophiques teintés d'orientalisme ... et plus simplement il m'aura appris à regarder la mer...

 


- Indonésie 2 -

Ile de Sumba / A Waikabubak Buny et sa famille me convient à une fête de famille. Sa mère se pare de ses plus beaux atours. C'est avec beaucoup de fierté qu'elle me propose le costume traditionnel de son fils aîné, avant de m'attraper par  le bras pour me conduire à travers le village. Je tente de respecter la tradition en offrant du sucre et du bétel dès mon arrivée. Malgré moi,  je suis tout de suite considéré comme un hôte de marque, on me réserve une place de choix au milieu des anciens. On apporte le cochon pour en extraire les entrailles et ... ce qui pourrait être une "boucherie" ... se transforme en un très beau rituel. Le Ratu (sorcier) s'entretient avec le patriarche de la famille et lui délivre, grâce au coeur de l'animal, le destin de la grand-mère. Le reste de l'animal prend la direction de la marmite, avant d'être partagé entre les 80 convives.

La nuit se poursuit par de la musique et des danses traditionnelles. Chacun me réserve des mots plus gentils les uns que les autres ... on rit ensemble ... on insiste pour que je dorme là, sur une natte près d'eux.

Au lever du jour, sept gosses encercleront mon sarong, pour me saluer avant de partir à l'école ... et m'offrir les derniers instants, d'une châleur inoubliable.

 


- Indonésie 3 -

L'ile de Nias fait partie de l'archipel des Mentawai / J'y trouvais un peuple très démuni, laissé pour compte par les corrupteurs lointains de  Jakarta.

On n'accède qu'à pieds, à travers une forêt très dense, à ces villages traditionnels dont les noms m'ont toujours amusé : Bawamataluo, Hillisimaetano, Hillimaenamolo ...  C'est ici  que des centaines d'enfants étaient livrés à eux mêmes, alors que les parents travaillaient un peu plus loin, au sein des cocoteraies. Après des moments fort agréables d'échange et de complicité, ils nous escortaient à travers  le village ... puis stoppaient, près des dernières pierres mégalithiques qui semblaient marquer la limite territoriale de leur village. A partir de là, leurs chants mélancoliques nous accompagnaient sur plusieurs centaines de mètres.

Je tentais innocemment de questionner Rafaël pour savoir si les habitants d'ici connaissaient la contraception. A ma question "Pourquoi autant d'enfants ?" il me répondait le plus simplement du monde que les familles pouvaient avoir une douzaine d'enfants et qu'ainsi ... " ils conservaient l'espoir d'en garder au moins un !".

 


- Indonésie 4 -

Ile de Java - Ce n'est pas sans remord que je viens de refuser la proposition de ces étudiants de Jakarta qui m'invitent à effectuer l'ascension du volcan du Raung. En dehors de leur côté sympathique, ils me semblent particulièrement bien équipés et préparés. Mais pour une fois mon objectif est clairement défini : dormir au pied du Kawa Ijen et réaliser son ascension au petit matin.

Il me reste une vingtaine de kilomètres à parcourir pour lesquels je tente de négocier une moto. Le prix me parait tantôt trop élevé et la moto tantôt trop petite. A la confusion indonésienne habituelle, j'essaie d'opposer une attitude asiatique. Au milieu des palabres, je m'accroupis, en gardant le sourire et en mettant à l'épreuve ma patience. C'est gagné ! Je n'en reviens pas ! Après quelques minutes les prétendants se taisent. Ils s'écartent pour céder la place à un conducteur qui me mènera à la maison forestière où je dormirai.

Après une nuit plutôt courte, je découvrirai dans une atmosphère sulfureuse, cet autre monde à la fois inoubliable et révoltant. Le cadre est grandiose et me voici cependant en parfait décalage. Comment être à l'aise avec ces porteurs de souffre, qui pour quelques roupiah, transportent à dos d'homme et en tongues, plus de 80 kilos de cailloux ?

 


- Indonésie 5 -

J'aime me retrouver à Ubud pour une halte réparatrice. La ville est touristique mais qu'importe ! Pour moi, c'est avant tout une terre d'esthètes où chaque Balinais devient à son tour artiste et créateur. De son côté, la nature est généreuse. Tout semble converger vers l'harmonie et la complémentarité des éléments. Le volcan transporte l'eau / l'eau amène la mousse / la mousse envahit la pierre / la pierre se laisse dompter par l'homme. Le tout flatte les dieux et me séduit.

Ici, des songes j'en ai fait beaucoup. J'ai quelques fois rêvé de me réincarner en Balinais. Combien de fois aussi, ai-je imaginé découvrir Bali avec quelques décennies d'avance ? J'aime flirter avec les détails de cette île. Un homme sort du temple, un pétale de fleur délicatement posé sur l'oreille. Un rayon vient effleurer le bassin aux lotus. A mon tour, tout m'encourage à isoler un reflet, une lumière diffuse, une émotion.   Et si ... voyager et photographier était aussi ma façon d'appréhender l'existence ? Capturer, sélectionner et rassembler des fragments choisis.


- Indonésie 6 -

- Sangalla, Août 2001 - Me voilà assez loin de cette Asie paisible où les enfants enjambent à califourchon les buffles d'eau. Ici, l'animal est l'invité d'honneur ; ou plutôt "d'horreur".  Les Torajas sont d'anciens coupeurs de têtes et sans doute s'en souviennent-t-ils ! -

Comble de l'ironie, dans cette région aux pratiques animistes, le plus beau moment de la vie d'un Toraja est le jour de ses funérailles. Il faut de longs mois pour organiser la cérémonie qui permet au défunt de monter dans les cieux, à la tête d'un cheptel de buffles. La fête est avant tout irrationnelle. Tout est démesuré. Des centaines d'invités sont réunis et des dizaines de maisons de bambou construites pour l'occasion.  Pendant plusieurs jours, les rituels s'enchaînent : combats de buffles, sacrifices, défilés ...

Plus qu'ailleurs, je suis sélectif. Cette fois encore, j'arrive à point. Se tenant la main dans une interminable ronde, les hommes entonnent des chants en canons. Ces voix là, montent aux cieux aussi - Mieux vaut cela ! - Au vu des scènes de boucherie, ma petite boîte noire refuserait de se déclencher. Je préfère de loin, conserver d'autres images dans les yeux et repartir en gardant avant tout, la résonance des mélopées dans les oreilles.

 


- Cambodge 1 -

J'ai visité le Cambodge en juillet 1997. Je me trouvais à Siem Reap près du merveilleux site d'Angkor lorsque les événements ont éclaté dans la capitale (coup d'état à l'instigation du premier ministre Hun Sen).

C'est à l'issue de quelques jours seulement que nous avons été évacués par hélicoptère. De nouveau bloqués, sur Phnom Penh cette fois, il fallut attendre quelques jours avant de pouvoir prendre une liaison aérienne internationale. J'ai laissé au Cambodge beaucoup d'émotions... A vrai dire, malgré la situation trouble je n'avais pas envie de quitter le pays, j'admirais le courage et la tristesse intériorisée de ces gens qui revivaient les événements de 1975.  

 


- Cambodge 2 -

Au Cambodge de nombreux visages cachent un passé douloureux.

Lorsque j'ai rencontré Phy Lunn je ne saurais dire ce qui m'a interpellé dans le son de sa voix. C'est au fil de mes questions qu'il finit par se dévoiler. Ce jeune de 17 ans n'avait plus de toit depuis une semaine mais sa déroute était avant tout affective. Il errait dans les rues de la capitale à la recherche d'un travail et de sa soeur qu'il ne connaissait pas ; ses parents avaient été tués par les Khmers Rouges. Lorsque je pris la décision de l'aider et de le parrainer par l'intermédiaire de l'ASPECA,  c'est avant tout l'idée de correspondre qui éclaira son visage "Alors tu vas aussi m'écrire et si tu reviens au Cambodge tu viendras me voir !".

Aujourd'hui Phy Lunn retourne à l'école et poursuit des études plutôt brillantes. Sa dernière lettre très touchante se termine par ces quelques mots : "maintenant ma nouvelle famille m'aime".

 


- Laos 1 -

- Vientiane - 7 Février 1998 - Ce jour là , j'attends patiemment que l'on finisse de charger le réfrigérateur ainsi que toutes les victuailles et marchandises rapportées de la capitale... Je sais, à raison , que je trouverai une place pour loger mes si longs abattis.

Le parcours de 6 h 00 pour Vang Vieng me paraîtra extraordinairement court. On m'invite, comme souvent, à m'asseoir sur un bout de siège, on m'offre une boisson . Les anciens se souviennent de la langue de leur enfance, celle d'une Indochine presque regrettée. On me questionne peu mais on me raconte l'histoire du pays...  Je profite de cette promiscuité qui repousse tant d'occidentaux et qui pourtant favorise de si beaux moments de partage et d'échanges...

A mon retour, cette image me poursuivra à travers le récit poignant d'un jeune réfugié laotien . En 1975 il était commis chauffeur et raconte. Il se souvient avec beaucoup de douleur de sa fuite vers l'exil... mon émotion redouble...

 


- Laos 2 -

- Juillet 99 - Ce qui caractérise le mieux le Laos est sans doute son aspect paisible et hospitalier, sa simplicité, son ambiance feutrée où toute forme d'excès semble prohibée.

Arrivé dans une capitale aux allures de gros village à peine goudronné, je me laissais porter par le hasard des rencontres   et des événements. Ainsi, après avoir flâné toute une après-midi sur les rives du Mékong, c'est en sirotant une boisson fraîche bien méritée, que j'ai rencontré Sonepasith. Sans lui, je n'aurais jamais eu l'idée de me rendre sur son île natale de Don Khon, à l'extrémité sud du Laos.

Près de la frontière cambodgienne, le Mékong est en effet parsemé, d'une centaine de petites îles où les rizières alternent avec les bambouseraies. Dans cet havre de paix verdoyant, j'ai été accueilli avec simplicité par la famille de Sonepasith. Sans tarder, son frère me convia au mariage de son meilleur ami. Après quelques échanges fraternels, les langues se déliaient peu à peu. A ma question "s'il aimerait vivre en France" un jeune Lao me renvoya si justement, cette petite phrase éloquente : "En France, vous avez tout ... mais il vous manque quelque chose quand même !"

 


- Laos 3 -

Déjà ma quatrième escapade au Laos - Au fil de mes voyages je me persuade de plus en plus que le voyage n'est  pas seulement fait pour découvrir une terre inconnue et de nouvelles pierres.

- Février - la saison sèche semble atténuer les caprices d'un fleuve. Le Mékong se retire pour laisser la place à de larges berges alluvionnaires, qui favorisent la culture maraîchère. Poussé par la curiosité, je m'approche à pas lents de cette famille pour tenter de découvrir la nature de leur récolte. Sous les chapeaux coniques, déjà ... les sourires m'accueillent. Je m'accroupis auprès de ces gens et l'échange se met en place progressivement : regards complices, sourires fraternels, questionnement. On fait connaissance. On me montre et on m'invite à goûter ces petits légumes blancs que j'ai du mal à identifier.

La beauté du moment, la sincérité d'un sourire, la chaleur de cet échange teinté de simplicité me donneront peine à repartir. Aujourd'hui, c'est sans doute ces moments fugitifs mais intenses et néanmoins fréquents qui à eux seuls, justifient presque exclusivement, ma boulimie de voyage.

 


- Laos 4 -

- Avril 2000 - J'arrive à Luang Prabang pour le nouvel an laotien.  De  multiples manifestations ponctuent ces six journées de fêtes : lâcher d'oiseaux, bougies liberées au fil de l'eau, construction de pagodes de sable, défilés & danses traditionnelles, dragon dévalant la colline de Phousi, retraite aux flambeaux.

Mais Pimaï c'est d'abord l'occasion de se purifier en s'aspergeant. Les batailles d'eau font rage. Les mieux équipés se promènent avec des lances et des pistolets à eau des plus sophistiqués. La bassine d'eau n'en est pas moins redoutable et les passagers des pick-up n'y echappent pas. Ici un gosse vous immacule de farine de riz, tandis qu'un autre vous barbouille de rouge à lèvre ou de cirage. La bonne humeur est là, le "lao lao" et la "Beer Lao" coulent à flot... aussi. On trinque, on chante et on danse, on continue à s'asperger ... sans être plus loquace on est bien ensemble.

Au fil des jours, petit à petit, la fête populaire s'esquive au profit de la spiritualité. On vient au temple pour arroser le bouddha d'une eau parfumée, fleurs de frangipaniers et encens accompagnent les offrandes. Les gens sont magnifiques.

 


- Laos 5 -

Avril 2000 - Le bateau chemine nonchalamment sur les eaux troubles du fleuve. Pour la deuxième nuit consécutive nous stoppons dans un petit village du Nord.

En me dirigeant vers ce monastère qui domine le fleuve, je m'attends à trouver là quelqu'un d'erudit qui puisse comprendre deux mots d'anglais. Les deux mains jointes près du visage me suffisent à montrer que je cherche un hébergement pour la nuit. On me propose spontanément de me loger dans les lieux mêmes. Puis on s'affaire à nettoyer. Plusieurs jeunes novices balaient énergiquement, époussettent, préparent une natte et des bougies. A tour de rôle quelques Laos viennent déposer quelques fleurs et de l'encens, arroser le bouddha, consulter leur horoscope... Une belle nuit s'installe que seul un Gecko viendra tout juste perturber.

Six heures du matin - l'effleurement des balais sur le sol me réveille. Je me lève en m'attendant à découvrir un beau lever de soleil sur le Mékong mais la surprise est autre. Les villageois arrivent à tour de rôle et le rituel commence. On s'accroupit en demi cercle dans la cour du temple. C'est alors que les moines arrivent pour la procession des offrandes. Les rituels s'enchaînent, je m'émerveille.

Ce jour là, le bateau m'attendra. Rater son départ me donnerait pourtant un bon mobile pour rester. Et si demain le choix se présentait ... dans l'alternative d'un hôtel cinq étoiles sur les Champs Elysees et d'une cabane de teck dans un monastère du Laos ; je vous laisse deviner vers quoi mon choix se porterait.

 


- Laos 6 -

Avril 2001 / Luang Prabang - La fin d'après midi est particulièrement douce. Assis au bord du Mékong, je médite au milieu du rire mutin des enfants qui se baignent. Pour la centième fois déjà, je dois me demander pourquoi on observe jamais la moindre chamaillerie, jamais le moindre signe d'agressivité chez ces enfants là.

Plus que jamais, ce pays mouille mes yeux. Pourtant, ce n'est pas parce qu'on se trouve dans de bonnes dispositions que toutes les choses viennent à soi de façon positive. Arrivé par bateau, ce groupe de touristes français, trouble ma quiétude en m'apportant son onde négative. La tenue vestimentaire très légère est franchement inadaptée au lieu. Les poignées de mains largement distribuées deviennent vite incongrues / ils feraient mieux de pencher la tête et faire preuve d'un peu d'humilité. Sans doute doivent-ils aussi apprendre, qu'ici on ne parle pas avec des mots plus hauts les uns que les autres / ici on parle avec des regards et des sourires. Pour quelques kips des enfants hissent péniblement leurs valises jusqu'au sommet de l'escalier / quel magot peuvent-elles contenir pour être aussi lourdes et aussi grosses ? Dans un lot démesuré d'inepties, un minibus attend les conquérants près des marches, leur masquant le magnifique Vat Xieng Thong baigné de la lumière du soir.

Mon regard accuse. A quoi bon venir s'ils ne sont pas capables de saisir l'instant, de venir pénétrer l'âme de ce pays et mesurer toute la générosite de son peuple ? Un sentiment d'inquiétude et d'impuissance que seules quelques lignes soulagent.

 


- Laos 7 -

Vous ne me croirez pas mais parfois mes sandales se posent l'une devant l'autre sans que je sache où elles me conduisent. Hasard ou destin provoqué ? les découvertes sont souvent agréablement déconcertantes.

Près de Muang Singh, je vais au hasard des chemins et des villages. A l'heure la plus chaude de l'après midi, les rues désertes de ce village ne m'étonnent pas. Un vieux monsieur m'offre à boire. Deux femmes passent par là, munies d'une grand épuisette triangulaire. Intrigué, je les poursuis du regard. Elles m'invitent alors à les suivre à travers les rizières asséchées pour me conduire vers les eaux brunes d'une petite rivière sinueuse. C'est la surprise ! Une vingtaine de villageoises sont là, un même fichu rose sur la tête, pour se livrer à une partie de pêche commune. Je les accompagne au fil de la rivière, tandis qu'elles barbotent et laissent échapper leur rire de toute part.  De toute évidence, ma présence leur fait plaisir. Epicure n'est pas loin - je profite un long moment de ce tableau humaniste baigné d'une exaltante simplicité. Puis ...  je m'en retournerai d'un pas encore plus léger. Mes sandales sont magiques !

 


- Laos 8 -

Couleurs et lumières magnétisent mon regard. S'il me fallait prendre la palette d'un peintre et attribuer une couleur symbolique au Laos, ce serait sans nul doute la teinte safran que j'accorderais à cette terre d'éternité.

L'orangé est omniprésent. Difficile d'échapper à ces drapés éclatants, surmontés d'un parapluie, qui s'avancent furtivement au milieu des pagodes et irradient de temps à autres, à l'ombre des bougainvilliers. Mais au delà des impressions picturales, j'ai découvert au fil de mes pérégrinations, à quel point le bouddhisme cristallise l'identité lao. Que l'on fasse partie de la vie monastique ou non, les valeurs se rapprochent. On cherche à se rallier au cosmos par la modestie et le recueillement. On donne généreusement et spontanément, avec la certitude que les actions méritoires rejailliront sur la vie future.

A Luang Namtha, je trouve refuge, l'espace d'un moment, au sein d'un Vat. La complicité entre ce très jeune novice et son ami me touche. Quelles différences les opposent ou les unissent ? On est enfant et on devient bonze / On est bonze mais on reste avant tout un enfant. Devenir novice est aussi un moyen de promotion sociale pour les plus déshérités.

Sur le "chemin du milieu", je me positionne avant tout comme un spectateur qui contemple avec ses émotions. Ce sont sans doute leurs valeurs spirituelles, qui me permettent de ressentir à tel point chez chaque Lao, cette tolérance et ce respect de l'autre et du monde.

 


- Laos 9 -

Janvier 2002 - Je souhaitais redécouvrir le Sud-Laos en période sèche. Voilà que le vert généreux des rizières a cédé la place au bleu profond du ciel.

En revenant à Don Khon, j'aurais dû me douter que je n'aurais guère envie de reprendre la route pour poursuivre mon chemin. A quoi bon aller chercher ailleurs ? Chercher quoi ? Rester quelques jours en place me permet une fois de plus d'appréhender les choses différemment. C'est le plaisir des choses simples qui, de jour en jour, prend toute sa valeur : les errances à bicyclette, les enfants sur le chemin de l'école, les moments de complicité et les sourires. Au détour d'un monastère, de jeunes moines plantent leurs salades, sous l'oeil averti de petits villageois. Par ici, les pêcheurs relèvent leurs filets en chantonnant. Par là,  je m'arrête faire des bulles de savons et je déclenche le fou rire des enfants.

A la manière laotienne, je prends le temps de regarder et d'apprécier. Montre et calendrier n'existent plus. J'oublie le lointain. Je retrouve un point d'équilibre, et me voilà à nouveau en suspension, entre la simplicité et le bien-être. Je crois qu'au fond, je perçois de mieux en mieux, cette énergie indicible qui me pousse à revenir et revenir dans ce pays. 

 


- Malaisie 1 -

En Malaisie se côtoient et s'opposent la civilisation du béton et celle d'une nature luxuriante et sauvage.

A quelques heures de Kuala Lumpur on trouve une forêt primaire où chaque pas devient inquiétant et fascinant à la fois. Sur l'île de Tioman j'ai paisiblement regardé passer près de moi un python d'environ trois mètres. Deux malais qui me suivaient à quelques mètres se sont approchés en me disant "It was a snake ?". C'est alors que j'ai réagi au danger qui m'avait frôlé.

Depuis, je m'interroge : Et pourquoi suis-je resté si placide ? Est-ce l'habitude de les voir en captivité ou tout simplement le sentiment d'être vulnérable et désarmé ?...

 


- Thailande 1 -

Lorsqu'on visite l'ancien empire du Siam on déplore souvent l'image d'un pays sacrifié pour le tourisme et celle d'une capitale trop bétonnée.

A Chang Maï, sur les marches d'un temple, une jeune étudiante me questionne sur l'un des fléaux de cette fin de siècle : le sida.  Malgré sa bienveillance, sans jeter ouvertement la pierre à quelqu'un, ses questions laissent supposer un avis tristement réel... celui d'un pays corrompu par des tours operators qui laissent débarquer des touristes quelquefois mal intentionnés.

Loin des plages du sud, avec de la bonne volonté on parvient tout de même à faire abstraction de cette image. On apprécie alors de musarder au bord des klongs, de s'attarder dans la fraîcheur d'un soï pour observer les marchands qui s'affairent, de goûter le calme à la fois étrange et reposant d'un vat.

 


- Philippines 1 -

Habituellement, lorsque j'arrive sur une plage de sable blanc je m'émerveille et  je me lasse tout aussi rapidement. Boracay est une île différente, la plus belle que je connaisse. Ici  je reste volontiers une semaine. J'aime fouler la plage de sable blanc de 7 kilomètres. L'île ne connaît aucune voiture et le seul va et vient des bateaux à balancier me suffit à contempler pendant des heures la vie tranquille des Philippins.

On ne peut rester insensible à ces couleurs irisées... uniques... qui font flamboyer le ciel de fin de journée.

 


- Népal 1 -

Fascinant quartier des potiers à Baktapuhr ! Comme toujours le hasard fait bien les choses. ! J'arrive ce matin de février pendant la cuisson. Des dizaines de personnes s'activent. Les hommes préparent les foyers pendant que les femmes déambulent jusqu'à la place, là  où sèchent des centaines de potiches. Puis, c'est le và-et-vient, lancinant et gracieux... Lorsque s'approche cette femme et son enfant, j'appuie discrètement sur le déclencheur de mon vieux Pentax. J'ai tout juste le temps d'effectuer le réglage manuel de mon zoom ... je suis persuadé que la photo est ratée... Absorbée par ses pensées elle ne percevra pas mon sourire de remerciement.

Aujourd'hui il s'agit d'une de mes photos préférées : démarche sûre et raffinée, main protectrice sur l'enfant, vapeurs de fumée, maquillage d'une petite fille déjà promise, dessin chatoyant du tissu de la robe...

 


- Népal 2 -

Février 1993 / Trek classique de six jours au départ de Pokhara... Ce jour là, la vue sur les sommets alentours n'est absolument pas dégagée et nous marchons hâtivement pour arriver tôt à Tadepani, notre étape de nuit. Le village regroupe tout au plus cinq ou six maisons. Je retrouve dans la pièce commune trois japonais et plusieurs sherpas. Il fait bon se réchauffer autour de ce poêle à bois qui répand comme un doux parfum de châtaignes. Dehors, la tempête de neige nous réconforte dans l'idée d'être arrivés si tôt. Le lodge est tenu par deux adorables soeurs de la caste des gurungs qui participent aux boutades des uns et des autres. Le dialogue s'établit sans barrière ni tabou et une fois de plus,  je m'aperçois que la qualité de la communication repose sur autre chose que sur une parfaite maîtrise de l'anglais. Cette soirée douce et chaleureuse se terminera par des chants traditionnels nepali.

Quelle ne sera pas ma surprise de découvrir le lendemain matin un ciel parfaitement dégagé dévoilant tout près le Machapuchare, le Himalchuli et de l'Annapurna Sud sous la neige? un spectacle grandiose ... et inoubliable !

 


- Népal 3 -

Décembre 1998 / J'ai eu véritablement plaisir à partir trekker avec Rup Lama. J'étais "son dye" (son frère), il est devenu mon véritable ami. Personnage attachant, dévoué et altruiste ; je n'ai jamais douté de sa sincérité. Souvent,  je l'entendais murmurer son "Om Mani Padme Um"... c'est peut-être de là qu'il tirait autant de joie de vivre ... autant de vertus !

C'est avec une grande passion que Rup Lama me parlait de sa femme Baba. Avec beaucoup d'innocence et presque de la candeur il abordait le sujet de la fidélité.   Il évoquait souvent la blessure qu'elle s'était faite à l'annulaire. Dans ce pays en voie de développement un petit rien devient vite un véritable problème. Ainsi, avant notre départ,  Rup Lama avait rassemblé ses économies, avait vendu une paire de chaussures pour pouvoir acheter quelques médicaments et des fruits à Baba. Il s'agissait curieusement de la prescription d'un médecin népalais qui lui recommandait des protéines.

A notre retour à Katmandu le doigt n'avait pas guéri, il fallait l'amputer. J'avais partagé les joies de Rup Lama ... sa peine est devenue la mienne.

 


- Népal 4 -

Je m'étais déjà rendu près du grand stupa de Bodnath pour un nouvel an tibétain. En arrivant là ce 31 décembre 98, j'etais loin d'imaginer que les bouddhistes fêteraient aussi notre nouvelle année. L'objectif de ma visite était avant tout de revoir ce vieux tibétain, qui quinze jours auparavant, m'avait raconté son exil à Dharamsala. Aujourd'hui, il avait été chassé de sa place habituelle par des stands aux allures de kermesse et mes recherches restaient vaines. Un petit amplificateur crachotait une musique reggae peu adaptée à ce lieu. Après avoir fait fi de cette "agression" à l'occidentale, il me fallut peu de temps pour découvrir la véritable ferveur de l'endroit...

Deux heures plus tard ...   je tournais encore inlassablement autour de la stupa, enivré par l'ambiance, me laissant attendrir par la plupart des visages et des regards. J'éprouvais cette sensation mystique et irremplaçable d'un bien-être que l'on rencontre souvent dans les lieux de pèlerinage bouddhistes.

 


- Népal 5 -

En partant pour Pokhara ce matin de Noël 1998,  je m'étonnais des excellentes conditions de voyage. Le chemin effroyable d'il y a quelques années est aujourd'hui supplanté par une route goudronnée qui permet de réduire le trajet  d'environ trois heures.

Je m'apprêtais également à affronter l'ambiance d'un bord de lac aux accents touristiques un peu surfaits. A ma grande surprise, la sérénité de l'endroit me donnait le privilège de profiter de ces quelques jours de détente.

La vue merveilleuse sur les Annapurnas n'a pourtant pas suffit à calmer mes ardeurs vagabondes. Enfourchant un vélo de location, je ne pouvais m'empêcher d'aller chaque jour à la rencontre des réfugiés tibétains dans leurs villages. C'est ici que certaines rencontres  me laisseront, une fois de plus, le souvenir impérissable d'un peuple doux et attachant... mais aussi l'idée particulièrement amère d'une culture vouée à disparaître progressivement.

 


- Népal 6 -

Avril 1999 - Après trois mois d'absence j'ai retrouvé cet ami pour qui les mots me manquent. Comment évoquer sa fidélité et les émotions partagées ? comment illustrer sa spontanéité et son dévouement ?

Ce soir là, en arrivant dans ce petit village de Pothana, je me suis tout de suite senti bien ! Après un "bonjour d'où tu viens ?" je me suis installé sur un petit muret près de ces quelques tibétains. Ils étaient venus là, le temps de la belle saison, pour vendre quelques bibelots achetés entre Darhamsala et Lhasa. Nous échangeâmes alors des propos enrichissants sur le Tibet, les droits de l'homme, le Panchen Lama... Buvant les paroles de mes nouveaux compagnons, je remarquais tout juste à quel point Rup Lama restait silencieux.

C'est seulement au moment du repas que l'attitude de Rup Lama m'inquièta le plus. Il finit par me dévoiler son énorme culpabilité ... celle de ne pouvoir mieux dialoguer en anglais, de ne pouvoir mieux me faire partager sa culture et son pays. Je crois que je n'aurai jamais mis autant d'obstination à vouloir consoler quelqu'un pour  lui prouver que son amitié reposait sur bien d'autres choses, si difficile à quantifier ! Rup Lama restera mon merveilleux ami et ... à sa façon ... il continuera de m'apprendre ... tant et tant de choses !

 


- Népal 7 -

Montée sur Muktinath - 3800 m - Bien plus encore que le mal de l'altitude ce sont les paysages lunaires des premiers contreforts du Mustang qui m'étourdissent peu à peu.

Au village de Jharkot un vieil homme se réchauffe sous le soleil de l'après-midi. Curieux d'en savoir plus sur cet homme sans âge, j'apprends avec stupéfaction qu'il entame déjà sa 90 ème année. Il évoque peu à peu son long séjour dans la région de l'Everest, puis son pèlerinage auprès du Dalaï Lama. C'est à l'évocation de sa femme morte à 73 ans que des flots se mettent à couler de ses yeux, sans qu'aucune autre expression ne vienne altérer son visage.

En quelques secondes, j'aurai vu passer sur le faciès de ce brave homme toutes les représentations symboliques  des Himalayas : des plissements érodés par le vent, baignés d'un  rayon de soleil, traversés par un torrent d'émotion.

 


- Népal 8 -

Vallée de Kathmandu - C'est au petit matin que je préfère Pashupatinath, lorsque les brumes se dissipent peu à peu pour faire place aux pèlerins hindouistes.

Même si le concept d'une crémation ne me dérange pas, les détails visuels aux accents voyeurs ne m'intéressent pas. De plus, l'empreinte olfactive de la chair brûlée m'est insupportable et me fait fuir. Alors c'est autre chose qui  m'attire en ce lieu : l'ambiance à la fois mystérieuse et mystique qui y règne, le décalage religieux et culturel qui nous rend plus humble... J'aime m'y rendre pour observer les ablutions des pèlerins dans une eau sale mais néanmoins chargée  de 2000 ans  d'histoire ; j'aime fixer l'éclat écarlate de la poudre de cinabre et des autres offrandes ; j'aime retrouver le mystère d'un temple impénétrable que seul le son des cloches et les volutes de fumées nous permettent  d'effleurer.

 


- Népal 9 -

Décembre 2000 - Jomosom / Muktinath - Une fois de plus le temps suspend son vol. Je caresse ces grandes étendues minérales que j'ai déjà eu l'occasion de tant apprécier. Pour la première fois, je décide de partir trekker seul ; l'expérience  n'est pas moins bonne, elle n'est pas meilleure, elle est simplement différente. Sans doute est-ce le meilleur moyen pour saisir le souffle de chaque instant, le bruissement d'une feuille ou le murmure d'un torrent. M'arrêter pour fixer un détail dans le bleu cendré d'une vallée, ne risque pas de retarder la progression d'un compagnon. Eh puis, je pars seul, mais je ne le reste point. Le sourire des villageois et les pitreries des enfants m'accompagnent. Ici, je m'arrête soigner un berger. Quelques biscuits à l'orange l'invitent à s'asseoir près de moi et partager humblement un doux moment.

Amis ! si vous passez par là, prenez le temps de vous arrêter et de mesurer ces instants immuables qui s'étalent sous vos yeux  ! Et, si vous croisez un berger portant une légère cicatrice sous l'oeil droit, saluez le de ma part ... c'est un Ami !

 


- Népal 10 -

Lorsque je rencontre un tibétain, le sourire n'est pas mon seul passeport. La pierre fétiche que je porte autour du cou suffit à créer le contact et suscite toujours le même intérêt. L'oeil averti d'un tibétain ne se trompe pas !

La dzhi-stone est une pierre que l'on trouvait autrefois dans l'Amdo. De couleur noire, elle est ornée de parfaits dessins géométriques blancs qui lui confèrent toute sa valeur. Avec son carré et son cercle, les tibétains surnomment la mienne "Sakonamgo" : la terre et l'oeil.

De toute évidence, la dzhi porte bonheur et plusieurs légendes circulent à son sujet. Un berger possédait une dzhi comportant neuf yeux. Elle l'aurait protégé de la foudre qui vint la percuter. La pierre se serait broyée en morceaux distribués à travers le Tibet. D'autres racontent que le dragon aurait craché le feu sous terre et que les dzhis seraient remontées progressivement à la surface. A en croire son aspect vitrifié et sa texture dure comme du diamant et si l'on tente de penser qu'il s'agit d'une pierre volcanique, alors la légende pourrait rejoindre la réalité... Mais que m'importe son histoire démystifiée, puisque Sakonamgo semble m'apporter la protection des Dieux aussi.

 


- Népal 11 -

Février 2001 - Je dois avouer qu'en arrivant au village de mon ami Sunil, je ne me suis pas senti à l'aise tout de suite. A Gaikhur, les enfants n'avaient jamais vu d'étranger. Les adultes n'étaient pas habitués aux convenances et le contexte politique de l'endroit (appartenance maoïste) devait égrainer chez moi une certaine méfiance. Il fallut plusieurs jours pour que tout le monde s'apprivoise mutuellement.

En définitive, le temps aura balayé les barrières, élimé les différences et façonné les amitiés.

De Gaikhur, j'emporte une expérience enrichissante. J'emporte ces sourires se détachant dans la lueur des bougies de villageois venus chaque soir chanter et danser au son du tambourin. J'emporte la joie de vivre de Gohre, le regard pétillant de Ganesha et l'humour de San Nanni. Plus concrètement, j'emporte aussi cette étonnante page calligraphiée, trouvée sur un sentier. La poésie s'est détachée d'un livre d'écolier et commence par ces quelques mots : "c'est parce qu'il est parsemé de fleurs de toutes les couleurs, que mon jardin est si beau".

 


- Népal 12 -

Mars 2001 / Je consacre les deux dernières journées de mon séjour à Bhaktapur. L'endroit est bien plus calme que la capitale. Mon ami Privithi m'y accueille tellement chaleureusement que ma visite s'impose. Le soir, les pujas résonnent dans la vieille ville de briques. Et puis, tous ces vieux Newars au crin blanc, dans leur attitude paisible, m'hypnotisent toujours autant. Je me suis toujours demandé s'ils étaient plus nombreux qu'ailleurs ou s'ils se remarquaient tout simplement davantage. La peau mate de leur visage buriné s'accorde avec les veines d'un bois patiné par le temps.

L'endroit est propice à la flânerie. Une envolée de pigeons me cède la place pour un moment de méditation. Je scrute alors chaque détail, chaque visage, chaque reflet ...

Un adolescent handicapé vient s'asseoir près de moi. Nouvelle leçon d'humilité - je prends un coup ! -. Je suis conquis par ce léger sourire qui vient ponctuer la fin de chacune de ses phrases. Une force extraordinaire se dégage de l'individu. Que m'importe qu'il soit réellement orphelin ou non ! qu'il achète des chaussures ou non ! le besoin est flagrant. Que m'importe les usages du pays, les théories sur l'humanitarisme et l'assistanat ! Lorsque je serai dans l'avion tout à l'heure, ces roupies au fond de ma poche ne me seront plus d'aucune utilité.

 


- Népal 13 -

Février 2002 / Ce matin mes mollets me rappellent que j'ai trekké trop vite ... beaucoup trop vite ! J'aurais dû prendre le temps de m'arrêter, prendre le temps de sentir et d'apprécier.

Cette journée réparatrice s'annonce différente. Passage chez le barbier et chez le cordonnier. J'avais promis à quelques tibétains de repasser les saluer dans leur village mais voilà que je me laisse surprendre par une atmosphère que je n'avais jamais connue à Pokhara. La pluie d'hier a su balayer la moindre vapeur, si bien que je n'ai vu les montagnes aussi limpides en plein coeur de la journée. La lumière cristalline du moment m'amène à flâner au bord du lac. Elle est incroyable. La force et le contraste des verts et des bleus m'impressionnent. Une forte pulsion me donne envie de tout photographier.

Le soleil baisse et je n'ose regarder ma montre de peur d'être déçu. La même question sans réponse me revient : la photographie pratiquée en dilettante m'aura-t-elle appris à apprécier la lumière ? ... ou bien est-ce la lumière qui m'aura un jour donné envie de photographier ?

 


- Népal 14 -

Sur mes chemins d'Asie et d'ailleurs, je collecte de fortes amitiés qui me motivent à revenir sur mes traces. J'ai souvent remarqué que la deuxième rencontre, puis les suivantes, revêtaient chez les Asiatiques une signification différente et sans aucun doute encore plus forte.

02-02-2002 /  la date est marquante. J'ai une fois de plus la même émotion à revoir Prithivi. Dès mon arrivée, il m'adresse la même formule d'accueil : il me demande avant tout de l'accompagner dans sa maison pour partager un verre de thé. Très vite, je retrouve les impressions du jour où je l'ai rencontré pour la première fois dans sa boutique. A l'époque, je crois que c'est avant tout sa déférence, sa bienveillance et son humilité qui m'ont immédiatement touché. A la manière orientale, lui aussi exprime son amitié par autre chose que par une avalanche de mots.

Aujourd'hui, à défaut de pouvoir fixer la fascinante précision de ses gestes, c'est la profondeur de son regard que j'ai voulu conserver dans mes impressions photographiques. Des yeux dans lesquels je lis souvent la même réflexion sereine d'un individu attentionné et méthodique.

 


- Népal 15 -

C'est la nouvelle lune de février. Voilà trois jours que les tibétains se réjouissent de pouvoir fêter leur nouvel an et qu'ils m'offrent des "bouchées de chance" (beignets).

J'arrive sans doute un peu tard à Bodnath. Ici chacun s'est levé tôt pour recueillir l'eau des étoiles, la première eau de l'année. Quelques pujas résonnent encore de parts et d'autres. Sous l'oeil vigilant du Bouddha, on allume quelques branches de genévrier. On lance de la farine en l'air en s'écriant "Lho Gyal Ho", que les dieux soient avec vous.  De toute évidence chacun a revêtu ses plus beaux habits / le Corail, la turquoise, l'ambre ou encore les dhis-stones viennent compléter des vêtements de soie déjà très beaux. Ici quelqu'un se recueille, la tête accolée au stupa, en égrainant son mala de 108 perles. On suspend de nouveaux lungtas et drapeaux à prières qui font progressivement disparaitre le stupa sous une nuée de couleurs.

Toute la diaspora tibétaine s'est réunie pour fêter le Losar. Aujourd'hui, j'ai plaisir à constater que la culture tibétaine n'est pas si éteinte que cela. Celle-ci m'apparait même, presque plus vivante ici que dans l'ex-royaume annexé par le géant rouge.

 


- Sri Lanka 1 -

Je n'ai jamais regretté d'être arrivé quelques jours plus tôt pour l'Esela Perahera de Kandy. Les préparatifs font partie de la fête. On badigeonne rapidement les façades et les trottoirs, on illumine la ville et les temples. Petit à petit, les éléphants arrivent de toute l'île. Je m'apitoie de les voir enchaînés, avant de prendre conscience de leur force et du danger. C'est alors le début d'une série de dix processions nocturnes : danseurs et musiciens, cracheurs de feu, éléphants carapaçonnés. Les tambours résonnent dans toute la ville. Sur l'esplanade du temple, les visages irradient.  Je me pousse pour dégager la vue de mes voisins et comme pour me remercier, on me tient amicalement l'épaule. Une famille me dégage une petite place pour m'asseoir près d'eux. La mère de famille m'adopte en m'offrant des bonbons. Au sein de la foule, je réalise à quel point je suis mieux ici, plutôt qu'en face sous les fleurs de papier-crépon, dans une tribune réservée à des touristes fortunés.

Au Sri Lanka, en dépit de la situation conflictuelle, j'ai découvert une terre d'accueil où il fait bon voyager par ses propres moyens. Ce pays reste symboliquement mon premier choc avec l'Asie et sans doute l'endroit où j'ai réalisé, qu'à la manière d'Alexandra David Néel,  j'avais moi aussi "l'âme jaune".

 


- Sri lanka 2 -

Je me souviendrai longtemps de ce soir de Noël 1997.  Époque de pèlerinage, c'est vers deux heures du matin que je suis parti en compagnie de dizaines de pèlerins, pour arpenter le sentier très difficile qui  conduit au sommet de l'Adam's Peak (2500 mètres). Dans le ciel, on finissait par  confondre les étoiles et les néons qui éclairaient le chemin. Là-haut, l'arrivée au petit matin, au-dessus d'une mer de nuages, fut un grand moment. C'est là que se retrouvent les adeptes de  plusieurs religions ; les uns vénèrent la trace d'Adam, d'autres celle de Shiva et les derniers celle de Mahomet.

Dans la ferveur des lieux, il m'était difficile de ne pas penser, à ces millions de français et à ma famille qui fêtaient noël copieusement loin de moi... Malgré tout, j'étais bien ! tellement bien !

 


- Sri Lanka 3 -

Kataragama - Chance pour moi, les touristes "tracent la route" et préfèrent s'arrêter pour un safari de luxe au bord du lac Tissaweva. Ainsi, mon jeune maître d'hôtel n'est pas habitué aux touristes occidentaux et me manifeste beaucoup d'attention. Pour me faire plaisir, il achètera un service à thé neuf, afin de me servir le petit déjeuner.

J'aime particulièrement cet endroit. Ici, on sympathise avec les dieux. Les interminables étals de fruits constituent déjà une belle invitation. Comme pour se purifier, il faut alors franchir une rivière animée pour pénétrer dans l'enceinte des temples. Au milieu des poissons qui pullulent, un mahout vient rafraîchir son pachyderme. Drapée de soie, une femme prie, avant de casser une noix de coco enflammée sur une pierre votive. Chacun vient bénir ses offrandes et la file est interminable. A l'issue de la procession, ces Sri Lankais venus de toute l'île, nous invitent à la table la plus colorée du monde. Content de vous rencontrer, c'est l'occasion de vous tendre ces énormes plateaux de fruits exotiques et d'échanger quelques propos sur les origines respectives de chacun.

Sur ma route du lotus, Kataragama est une halte, d'où j'emporte résolument beaucoup de lumières et beaucoup de couleurs.

 


- Chine 1 - Tibet -

- 3600 mètres - Lhassa - Magie des lieux où les drapeaux flottent au vent et diffusent les prières dans ces hautes vallées arides... Pèlerins au fantastique sourire qui se couchent dans la poussière pour acheter leur destinée... Vieille dame qui m'attrape le bras et me montre le temple du Jokang en me prononçant deux mots lourds de sens "Dalai Lama, Dalai Lama".

Comment peut-on avoir un peuple si humble et si vertueux avec des conditions de vie aussi rudes ?

 


- Chine 2 -

Un milliard de petits hommes bleus et moi et moi et moi ...  Avec mes allures de Gulliver, je ne passe pas inaperçu.

Avant d'affronter les guichets de la gare de Ganzhou, j'ai pris soin de faire traduire ma demande sur un morceau de papier. En Chine, la première classe n'existe pas et il faut choisir entre couchette molle et couchette dure. Je ne suis pas déçu de l'étonnant confort qui m'attend : sièges en velours, rideaux et dentelles, thermos d'eau chaude, pantoufles ... Epatant !  J'échange immédiatement avec trois jeunes ingénieurs parlant anglais. Se joint alors à nous, un adolescent de Xian, qui part tenter de s'inscrire dans un club de Basket. Gulliver devient Mickael Jordan, je deviens très vite son idole. Ses pitreries nous amusent. De gare en gare, la complicité fait son chemin, la nuit s'installe.

A Nanning, mes nouveaux amis ne m'abandonneront pas. Au contraire, pendant trois jours, ils déploieront toute leur énergie à me faire découvrir leur cadre de vie.  Dans cette Chine mutante, même si certaines idées restent encore bridées, me voilà résolu à croire que les Chinois deviennent moins teigneux et que les nouvelles générations s'ouvrent enfin sur l'extérieur.

 


- Chine 3 -

Kunming se dévoile. A côté de grandes artères aérées, s’entrecroisent des ruelles ombragées par de grands pins, où les cyclistes avancent fièrement sous leur cape de couleur. Des plantes vertes décorent le pare-brise des bus de ville. Au détour du marché aux fleurs et aux oiseaux, je découvre un parc où les anciens jouent au Mah-jong. Entre deux orages, la lumière est plutôt belle. Comment n'ai-je pas pu aimer la chine plus tôt ?

Je ne peux m'empêcher de revenir au Temple d'Or. J'y resterais des heures. Dans la fumée d'encens, il y a mille instants à fixer. Sous ses couettes, une petite fille observe inlassablement les tortues du bassin. Un grand père attentionné, pointe le doigt pour faire découvrir le temple à son petit fils. J'ai peine à le croire, près de moi, une vieille femme marche péniblement, les pieds atrophiés par des bandelettes.

En dépit de cette soif de saisir chaque détail, je finis par avoir l’estomac dans les talons. Je retourne dans ma gargote préférée où la femme s’évertue à me parler en chinois. A côté de moi, ce vieux monsieur qui peint et me reconnaît, lui aussi. Son paysage est en noir et blanc mais dans le ciel, les papillons qu’il dessine sont géants.

 


- Chine 4 -

Lijiang, 28 juillet 2001 / Je sors de mon hôtel. Mao est là, sur son piédestal et me salue. Comme lui, je reste de marbre. A moins qu'il ne salue la pluie, celle qui rend les pavés de la vieille ville si glissants.

Quelques photos des ruelles sous la pluie feront varier un peu mon registre. Je me prends au jeu. L'endroit est touristique et les Naxi ne sont pas très accueillants. Chacun guette l'objectif qui pourrait pointer son nez, même furtivement. Tant pis pour cet homme qui tient un faucon dans la main et tant pis pour cette femme à la fenêtre. Une femme perçoit le déclic de mon appareil et me tance vertement parce que je viens de photographier son enfant. Je tente en vain, de retrouver mon copain d'hier, ce petit gosse de cinq ans, qui avait fini par m'adopter. Le ciel est bas et lourd, tout m’encourage à déserter les lieux.

De  Lijiang, j'emporterai avec moi surtout cette soirée d'hier, où de petites lumières flottaient sur des fleurs de lotus factices. On lâchait les bougies au fil des canaux dans l'espoir d'une meilleure destinée. Près de moi, quelqu'un jouait de la flûte. L'orage est intervenu.

 


- Chine 5 -

- Xishuangbana - La famille Wei est une famille chinoise comme les autres ... ou presque ! Les parents sont instituteurs et les deux filles sont des poupées modèles. Il aura fallu trois minutes, pour qu’ils m’invitent à leur table et m’offrent le repas. Par chance, l’une des deux filles apprend l’anglais, nous nous comprenons. A la fin du repas, il n’y a pas d’alternative possible : il me faut visiter les appartements et faire connaissance de Grand père. Me voilà propulsé chez eux.

Grand père " tornade " est un professeur de piano à la retraite. Il me confie ironiquement à quel point la nonchalance locale l’exaspère. Voilà trente six ans, qu’il fut muté de Pékin jusqu’ici. Traverser la Chine dans sa diagonale la plus large, je n’ai pas pensé à lui demander si les chinois appelaient cela aussi une "mutation géographique ". On m’installe devant un verre de thé. Cherry m’interprète Chopin au piano. Un concert juste pour moi, suivi d’une balade à vélo jusqu’au parc. Bel instant ! !

J’allais oublier ! Dans la famille, le grand père n’est pas le grand père et les deux sœurs ne sont pas sœurs. Et si la famille Wei n’était pas une famille chinoise tout-à-fait comme les autres ?

 


- Chine 6 -

- Dali - J'improvise une petite escapade à 18 kilomètres de la ville, pour me balader dans les villages Daï, au bord du lac Erhai. Voir un peu de vert me fera du bien.

Le village de Xizhou ne présente que  peu d'intérêt à mes yeux. Je viens d'être davantage séduit par ce petit temple, patiné par le temps, que j'ai découvert à deux pas d'ici, au milieu des rizières.  Il me faut tout de même faire une halte et manger. Des galettes aux herbes, cuites au feu de bois, et accompagnées d'un thé vert glacé feront l'affaire. La bouteille ne sera pas perdue pour tout le monde, ici aussi on récupère tout. Je m'installe sur la place du village. Je suis encadré par le réparateur de vélo et les anciens du village qui se prélassent dans leur chaises longues. De l'autre côté de la place, deux jeunes me font signe désespérément, pour que je vienne m'asseoir à leur côté. Je m'amuse de la situation en leur faisant signe de plutôt venir. Viendront, viendront pas ? C'est moi, qui finirai par céder. L'échange n'est pas facile et tous les moyens sont bons. Depuis que je suis en Chine, je suis devenu champion pour dessiner la tour Eiffel. L'un des deux, porte de nombreuses marques sur les avant bras. Me mimant la situation, il parvient à m'expliquer qu'il s'agit du souvenir trivial de jeux d'adolescents. A l'âge de treize ans, au cours de bagarres, on l'avait brûlé avec des mégots de cigarettes. Drôles de moeurs !

 


- Vietnam 1 -

Savourer une soupe pour quelques Dongs, sur un étal du marché d'Hoi An, est un plaisir qui mérite le raffinement des plus grandes adresses culinaires.

Le simple fait d'observer la préparation du mets est déjà un régal... Quelques minutes suffisent pour synchroniser le geste qui blanchira les légumes, ajoutera  les petites nouilles chinoises et ingrédients divers, puis procédera au doux mélange d'herbes aromatiques. Un parfum chargé d'épices vient nous caresser le naseau alors que nos papilles nous font piaffer d'impatience.  Puis on savoure...on se lèche les babines et...on en redemande.

Merci madame la marchande  ! et merci  à bien d'autres choses !

 


- Vietnam 2 -

Hanoi, j'entame mon séjour - Le vieil homme à la barbiche blanche repose au fond de son mausolée. En touriste discipliné, je passe lui faire coucou . Rien d'enthousiasmant ! Le formol ne vaut rien ! Non, ici c'est l'ambiance de rue qui est enivrante : la vieille ville est formidable. Cyclos de plus en plus rares, aujourd'hui les engins pétaradent. Chevauchée fantastique d'une amazone aux cheveux longs, le conducteur anticipe sa trajectoire. Pas pressant d'une vieille dame qui courbe l'échine sous le poids de sa palanche. Rues commerçantes où toutes les échoppes sont identiques : la rue des vendeurs d'inox, la rue des poulets, la rue des bambous... ma préférée est sans nul doute la rue des épices. Sous la chaleur écrasante une halte au bord du lac Hoan Kiem me fait du bien.

Mais au Vietnam, c'est avant tout la loi du billet vert qui prévaut - double tarification et arnaques en tout genre, le touriste est une manne, quel dommage ! Les rapports sont-ils exclusivement intéressés ? 

Dans un temple, un groupe de jeunes s'intéresse à moi. La scène me devient subitement familière. Après une longue hésitation, le plus hardi d'entre eux m'adresse un "you're very handsome !". Sourire de connivence. Le groupe s'approche et  nous faisons connaissance. Souriez ! clic clac, merci Kodak ! Ils repartent en m'offrant une casquette, l'attention est délicate et l'honneur est sauf.

 


- Vietnam 3 -

Les ventilateurs brassent péniblement l'air. Derrière les fenêtres grillagées le paysage défile.  Tandis que le ciel devient plus lourd, le vert des rizières cède progressivement la place au vert moins lumineux d'une forêt plus dense.

Parti vers cinq heures du matin d'Hanoi, le train avance de manière bucolique dans les montagnes du Nord. Après une longue matinée de silence, les passagers semblent se décider à échanger quelques propos ... sans doute n'est-ce pas un hasard ! Des uniformes vont et viennent de compartiment en compartiment, sans que je puisse les identifier. Quant aux vendeurs à la sauvette, ils portent bien leur nom. Le contrôleur les poursuit. A ma plus grande stupéfaction, à l'issue d'une longue partie de cache-cache, il se permet d'en frapper certains sur le bras ou sur l'épaule. Près de moi, un enfant cherche à jouer ; je lui confie quelques élastiques qu'il noue les uns aux autres. Pendant ce temps, les adultes n'hésitent pas à me caresser le bras pour me signifier la différence de pilosité qui nous oppose.

- 16 Heures - le sifflet indique le terminus du train. J'arrive en gare de Lao Cai. Il pleuvine. De Sapa à Dien Bien Phu, un nouvel itinéraire m'attend.

 


- Vietnam 4 -

- Bac Ha - C'est là, près de la frontière chinoise, que l'on rencontre les Hmongs-fleurs, l'une de ces minorités ethniques que les Vietnamiens surnomment péjorativement "les montagnards".

Arrivé en moto juste avant la pluie, je m'empresse de prospecter les environs. Comme guidé par l'instinct, je me précipite illico vers le marché couvert, un peu excentré de l'artère principale. Ce n'est pas encore jour de grand marché et pourtant, me voilà déjà séduit.

Adossé à un pilier, perdu dans mes pensées, je scrute la scène du déjeuner que la fumée dissipe. Quelque chose s'agrippe alors à mon avant bras - je suis surpris-. Un petit homme d'une trentaine d'années, vêtu d'une tunique noire, cherche à me conduire vers sa tablée d'amis. Tout juste ai-je le temps de m'accroupir que déjà mon bol se remplit d'une nourriture pas très ragoûtante. Viande bouillie, abats, lard, tofu,  je m'efforce de laisser tomber mes a priori pour manger avec un semblant d'appétit. Je ne parviens pas à décoder tous les mots qui s'adressent à moi. L'alcool  de maïs local et la pipe à eau circulent. L'instant est privilégié et me donne la tonalité de ce bout du monde : loin de certaines flibusteries, me voilà bel et bien dans un lieu accueillant, au milieu de montagnards bienveillants et chaleureux.

 


- Inde 1 -

Je pensais que Bénarès serait une ville magique ou régnerait une ambiance magique, mystique . J'imaginais un peu la ferveur d'un lieu comme Lhassa.

J'y ai découvert une ville puante et grouillante. En effet, les cadavres,  les rats et  les moisissures en période de mousson m'ont vite fait déchanter. Le tiraillement des mendiants et la ségrégation entre castes véhiculaient une image violente qui finissait par me fatiguer. J'aspirais à prendre un autre bon bol d'air en retournant au Ladakh. Malgré tout, je ne peux oublier les ghats au petit matin, les ablutions des pèlerins, les visages atypiques et les saris séchant sur les rives du Gange...

 


- Inde 2 -

On s'imagine que voyager, c'est partir retrouver des images et des références culturelles que l'on s'est appropriées par avance.

Au Ladakh, montagnes et paysages me permettaient de retrouver ces images fabuleuses que j'avais tant appréciées dans les ouvrages d'Olivier Follmi. En revanche, au hasard d'une flânerie dans la petite ville de Leh ... je fus surpris d'assister à une manifestation. Le principal mot d'ordre était de nature écologique. La revendication silencieuse était orchestrée par des femmes qui militaient pour une ville propre. Aussi, il ne fallait pas voir les pioches et les bâtons comme des objets de défense ou d'agression, mais comme une simple représentation symbolique du travail.

Il aura fallu ce concours de circonstances, pour que je prête attention à ce vieux Ladakhi qui observe le cortège de manière dubitative. Là haut, perchée sur un toit en terrasse, c'est une vache qui   regarde passer la manifestation et semble lui vouer beaucoup d'intérêt. Quant à moi,  je profite du moment pour fixer quelques regards à leur insu ... et me dire que l'exotisme ne correspond pas toujours à l'image qu'on lui confère si  souvent.  

 


- Inde 3 -

Route Leh-Manali. Une avancée cahin-caha sur la deuxième route la plus haute du monde. Le chauffeur n'a pas le droit à l'erreur. Route difficile et impressionnante, interminable mais néanmoins formidable. Le paysage est absolument étourdissant.

A l'issue d'une première longue journée de transport, le bus monte péniblement le col de Baralache La qui culmine à 4685 m. Il fait froid. Difficile de savoir si nous évoluons dans la brume ou les nuages. Entre chien et loup, nous stoppons près d'un chorten surmonté de quelques drapeaux à prières. La scène devient soudainement irréaliste. Cheveux longs en bataille et petites lunettes rondes, un touriste à la tête de mélomane un peu fou, se fraie un passage pour descendre du bus. Les regards ébahis observent alors ce Beethoven s'éloigner dans un désert de rocaille, au milieu de nulle part, un violon sous le bras. La scène est d'un autre monde - Assurément ! -

Après un long moment de flottement, mon voisin suisse s'exclame alors, non sans humour, "qu'il doit jouer quand même sacrément mal pour venir s'isoler si haut !".

 


- Inde 4 -

Leh / juillet 2002. Les chiens finissent de se chamailler dans une  nuit où tout semblait leur appartenir. Il est cinq heures et demie, je ne dors plus. Les projets Thanaka me traversent la tête. Ma visite d'hier au camp de réfugiés tibétains de Choglomsar ne m’a sans doute pas laissée insensible. Rapide coup d’œil par la fenêtre. Le soleil pointe au sommet des pics enneigés.

La ville se réveille tout juste un peu. Les Julleys se font encore timides. Les boulangers cachemeris attisent leur fourneau mais je préfère passer mon chemin. Je tente de gagner quelques hauteurs avant que le soleil ne s'approprie la vallée. Il est tout juste 6h15, j'atteins le fort qui domine Leh. Au loin, le grondement des camions résonne, des ouvriers partent au chantier. Quelques oiseaux tentent leur audace dans les premiers souffles ascendants de la journée.   Au bas, des enfants entonnent un chant. La montagne murmure. Ce matin, ce sont avant tout les sons qui viennent à moi et m'enveloppent.

 


- Inde 5 -

Sankar Gompa. Un rayon diffus traverse la salle des offices. Une mélodie guturale s'élève au milieu d'un enchevêtrement de deïtés et de tangkas. Bol après bol, un jeune moine distribue le thé au beurre salé. Il s'échappe furtivement puis s'en revient, après avoir rempli son énorme théiere de cuivre. Un vieux moine participe aux pitreries de deux moinillons. Depuis trois jours, nous assistons aux pujas du monastère. Je suis là, pour partager l'ambiance du lieu et retrouver l'identité du Ladakh.

Comme chaque jour, les moines nous convient à partager leur repas. Je prends un plaisir malicieux à planter mes cinq doigts dans l'assiette et malaxer le riz, le dal, les légumes. J'échange quelques propos simples avec un jeune moine en baskets. Par chance, cette année j'ai légèrement suivi la coupe du monde de football.

Arrive le moment final tant attendu, celui où l'on accompagne les bonzes à la rivière. Symbole de l'impermanence, le mandala est jeté à l'eau. Il fait chaud. A l'issue de la célébration, tout se termine par une bataille d'eau dans le torrent. Etre moine au Ladakh c'est aussi çà.

 


- Inde 6 -

C'est jour de pleine lune, les tibétains ne travaillent pas et quelques fêtes animent les monastères. C'est l'occasion de partir en visite et en pique-nique pour la journée. Avec son sourire taquin habituel, Sonam nous souhaite bon voyage. Tsomo m'a cédé sa place à l'avant. C'est son jeune frère moine qui tient le volant. La minuscule Suzuki Maruti s'ébroue sur la route de Lamayuru. Derrière moi, Karma serre bien fort l'énorme thermos de thé entre ses jambes, puis commence à égrainer son mala. Sans doute est-ce une façon de nous porter chance.

Sous nos yeux, le défilé de camps militaires se termine enfin. Nous venons de parcourir tout juste vingt kilomètres. J'oublie de regarder le paysage démesuré et néanmoins fantastique. Je ne cesse de me demander comment  notre minuscule pot de yahourt va pouvoir attaquer certains cols de montagnes. La route est en travaux.  La déviation est mal matérialisée, j'ai eu l'occasion de la tester hier. Nous voilà embarqués dans une impressionnante étendue rocailleuse. C'est Camel Trophy - Quelle aventure ! -Nous nous perdons. Il n'y a plus de chemins ; que des rocs pour nous bloquer le passage. Nous tournons en rond. Nous sommes peu de chose au milieu de cette pierraille. La situation est cocasse, il va falloir s'en sortir !

 


- Inde 7 -

Kiki Soso Larghyalo ! Que les dieux soient  vainqueurs ! A chaque passage de col, des cris de joie s'échappent de notre véhicule.  De temps à autre, l'un des passagers ladhaki s'éxtirpe de la jeep, puis parvient à ficeler quelques drapeaux à prière à un Chörten.

Nous parcourons avec bonheur ces hauts plateaux, près de la frontière tibétaine. De temps à autre, on apercoit un troupeau de pashminas ou de yacks. La silhouette patibulaire d'un nomade leur presse le pas. Il faut de la bravoure pour affronter le soleil brûlant. -Le tchang semble leur donner un peu courage-. Sous leur perak, on devine le visage abimé de femmes sans âge. Ils s'éloignent peu à peu dans l'infini du décor. Aux confins de ces paysages mineraux je retrouve l'ivresse des hauteurs.

Nous plantons la tente près du lac Tsomoriri. Une tasse de thé me réchauffe pour la nuit. Là haut, je guette mon étoile. Cette étoile tout juste visible que j'ai choisie quand j'étais gosse et qui m'accompagne aujourd'hui à l'autre bout de la terre. Le ciel est désordonné et pourtant je la retrouve. A 4600 mètres, je m'en suis sans doute encore davantage rapproché. Ici les dieux sont vainqueurs. Kiki Soso Larghyalo !

 


- Inde 8 -

Deux regards croisés, un sourire échangé. Il aura suffi de se revoir un peu plus loin sur un banc pour que nous ayons respectivement envie de faire connaissance.  J'ai tout de suite eu confiance en Jigme, j'ai tout de suite eu envie de connaître son histoire - Sacrée histoire ! -. Jigme aura fui le Tibet il y a tout juste trois ans. Il aura marché 24 jours à travers les montagnes, bravant des cols à 5000 mètres, avant d'être secouru par la communauté tibétaine en exil, au Népal puis en Inde.

Chaque soir, Jigme insiste pour que je vienne manger une tukhpa, cette soupe tibétaine qu'il a tant plaisir à me préparer. Au fil des jours, je ne cesse de le questionner et son histoire se dessine de plus en plus distinctement.  Sa situation n'est pas brillante - je suis ému -. Le gouvernement de sa Sainteté Le Dalaï Lama, est parvenu à lui offrir une identité et pourtant il   n'a aucune perspective professionnelle. Par dépit, certains de ses amis clandestins sont déjà retournés au Tibet. Personne ne sait ce qu'ils sont réellement devenus. Mes idées se précisent. Je sais que mes amis m'attendent en France et que par le biais de notre association, ils me soutiendront dans l'idée d'aider Jigme.

Aujourd'hui, à l'aide de nos actions, nous lui donnons les moyens de suivre une formation. Jigme se passionne pour l'informatique. Un jour il trouvera un job dans un monastère ou une administration. Il pourra vivre en toute plénitude près de Dharamsala, c'est sûr.

 


- Inde 9 -

Aout 2002. Parce qu'on ne fait pas un beau voyage mais qu'on apprend à le faire ... sept ans après, me revoilà en Inde. J'ai vraiment eu envie de revenir. Sans doute ai-je éprouvé mon itinéraire initiatique de voyageur, appris beaucoup de choses et changé ma façon d'appréhender un pays. Au fil de mes pérégrinations, j'ai appris à marcher à pas lent et à réfuter les "Hello shoe shine !". J'ai appris à capturer les parfums ou tout simplement faire confiance aux doigts du barbier.

Je parcours le Rajahstan. Etrange impression que je ne saurais décrire - Ambivalence d'un regard -. Me voilà dans une Inde qui d'un côté me fascine et d'un autre me repousse toujours autant. Attirance d'une culture impalpable. Beauté d'un peuple. Univers coloré. Je suis attiré par ces visages insondables qui me subjuguent et pourtant qui n'inspirent pas toute ma confiance. Ici personne ne semble se soucier du bien-être des autres. Cette société est trop individualiste à mes yeux et j'ai du mal à la pénétrer. Les bruits et l'ambiance de rue m'épuisent. Ici le touriste se promène déguisé en portefeuille, c'est désagréable. Décidément l'Inde me déroute ...  il me faut l'avouer !

 


- Singapour 1 -

Le Raffle's hôtel de Singapour est l'un des hôtels les plus chics de la planète. Je n'ai ni les moyens, ni l'envie d'y séjourner, et pourtant , chaque soir  je ne peux m'empêcher d'y entrer pour respirer le parfum d'antan. Il y règne un doux parfum de fleurs de frangipanier mais aussi le bon côté de l'empire colonial passé.  L'eau ruisselle paisiblement dans les fontaines. Sous le péristyle, un orchestre diffuse des mélodies des années trente. On se met subitement à rêver... on idéalise... on imagine les anciens navires transatlantiques et les expéditions de l'époque. On se laisse emporter  dans une douce nostalgie teintée de luxe et de raffinement.

 


- Myanmar 1 -

Février 1997. Voyage de deux semaines sur les terres birmanes. Il faut découvrir  tant la noblesse des pagodes que l'ambiance qui y règne en fin d'après-midi. Il s'agit avant tout d'un lieu de rencontre où l'on musarde, où l'on s'échange quelques sourires à défaut de s'échanger quelques mots.

A Mandalay, le bord de la rivière Irrawady est un autre lieu magique. Dans un semblant de confusion on y rencontre tous les vieux métiers. Nos yeux se régalent  et pourtant on est accueilli avec simplicité, dignité et sincérité. Un jeune adolescent qui s'éreinte sous le poids de l'eau qu'il transporte, se rapproche. Le soleil couchant met en valeur son magnifique visage cuivré. Je me sens humble !

 


- Myanmar 2 -

Juillet 98 / Sur une petite route qui mène au lac Inle je profite de la douceur du matin.   Pour la seconde fois déjà, je rencontre un groupe d'éléphants qui s'approche doucement.

C'est dans cette atmosphère calme et hospitalière que je m'apprête à immortaliser le moment, lorsque le troisième cornac apparaît. Particulièrement jovial, celui ci arrive en chantant, tout en laissant grésiller sa minuscule petite radio. Quelle n'est  pas ma surprise de le voir fouiller dans son sac en toile ... pour le voir en sortir une petite boite qui lui permettra de me photographier à son tour.

Il poursuivra son chemin en fredonnant fièrement ... m'abandonnant pour une fois ! dans le rôle peu commun de "l'arroseur arrosé"!

 


- Myanmar 3 -

On découvre le lac Inle avant tout pour ses marchés flottants, ses jardins suspendus, ses pêcheurs-rameurs unijambistes... Mais il s'agit également d'un petit coin de paradis ... perdu là, au milieu des rizières ... où de sympathiques rencontres nous attendent.

Non loin de Nyangswhe, je souhaitais retrouver ces deux moines inoubliables, rencontrés un an auparavant. De très loin déjà, le plus expansif me sollicitait par de grands gestes, pour m'attirer dans ces lieux séculaires et marquer une nouvelle fois son hospitalité en m'offrant du thé et des mangues.

La photo noir & blanc, prise un an plus tôt, provoquera le plus bel effet. C'est alors un véritable typhon qui animera cet être volubile. Après avoir arpenté le monastère dans sa largeur, sa longueur, sa diagonale, son autre diagonale, il me mimera les plus grands moments de la coupe du monde de football. A mon grand étonnement, dans cet endroit reculé de Birmanie,   je me suis mis soudainement à aimer le football aussi ?

 


- Myanmar 4 -

A Mandalay, m'agripper à un bus de passage me procure beaucoup de plaisir - En effet, c'est déjà l'occasion d'approcher un peuple adorable que la vertu rend sans doute vulnérable face à une minorité au pouvoir-. Ce jour là, je retourne avec enthousiasme, pour la troisième journée consécutive, au pont d'U-bein.

Au loin, les pagodes se détachent dans la lumière diffuse, d'un ciel de mousson propice aux contre-jours. Les planches de teck sont tout juste effleurées par les pieds nus des villageois qui s'entrecroisent, un vélo à la main. Mon  regard poursuit la démarche gracieuse de ces femmes qui s'éloignent, des fleurs nouées dans les cheveux. Le rythme s'empare de moi. Je prends plaisir à stopper, à échanger, à rechercher le petit détail qui me chatouille la pupille. Les sollicitations s'enchaînent. Éclats de rire et applaudissements d'une famille qui parvient à me photographier. Des pêcheurs m'invitent à découvrir le contenu de leurs nasses. Une jeune fille fabrique une glacière en employant des feuilles de bananier. Je m'essaie à la pêche à la ligne avec trois étudiants, nous échangeons nos pratiques. Ils insistent pour partager la friture, cela me fait sourire. Je retrouve mon ami, le rameur numéro 40, qui m'invite à son domicile.  Plus loin, des enfants me prennent gentiment en otage. Les joueurs de chinlon me tendent leur balle d'osier.  Au milieu des rizières, un paysan conduit ses buffles à l'aide d'une fronde.

Sur cette terre d'éternité, le vieil édifice de teck est superbe. Il accuse déjà deux siècles d'existence. Et moi, sans doute me faudrait-il deux siècles aussi ... pour vous raconter tout ce qu'il s'y passe, tous ceux qui y passent.

 


- Myanmar 5 -

Sur le trajet Pyay-Mandalay, la nuit très sombre confère une atmosphère étrange à mon voyage. Au fil des arrêts, je m'interroge sur l'allure androgyne des passagers. Je ne sais pas encore que nous allons nous retrouver quelques jours plus tard, pour une fête annuelle.

Taungbyon est le plus grand Nat Pwè de Birmanie, un festival où l'on tente de se concilier les faveurs des Nats. C'est aussi le rendez-vous de tous les travestis du pays qui tentent d'incarner les esprits tutélaires, au cours de spectacles bruyants. Affublés de robes serrées et de longues traînes, les voilà contraints de danser à petits pas. Au son rythmé des gongs, l'alcool et les cigarettes abondamment distribués, les aident à entrer en transe. La générosité de certains spectateurs agrémente les cérémonies par des envolées de billets de banques. Adultes et enfants ramassent le trésor sans agressivité. A Tyanbyon c'est la fête et c'est ainsi qu'on essaie d'amadouer et d'apprivoiser les esprits.

Ici comme ailleurs, l'individu éprouve le besoin de combiner et d'alterner folie et sagesse. Les dieux, quant à eux, semblent s'adonner toujours au même fétichisme. On tente de les satisfaire. Taungbyon est un lieu privilégié pour les offrandes de fleurs.

 


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